La chanteuse de pansori 1993
De Im Kwon-Taek


Synopsis
Dans la Corée des années 40, Yu-Bong, un chanteur de pansori , forme les jeunes Song-Hwa et Dong-Ho à ce chant traditionnel coréen. Commence alors un long périple pour perfectionner leur art.

Quelques clefs d'analyse
A travers ce film, Im Kwon-Taek dépeint non seulement un élément faisant partie du patrimoine culturel de la Corée (d'ailleurs aussi inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO) mais aussi la Corée elle-même, à la fois à travers cet art mais aussi à travers les décors et les scènes de vie. En tant qu'occidentaux, on pourrait avoir l'impression qu'on nous montre la Corée du Moyen-Âge, essentiellement paysanne, avec cet art du chant qui sonne très traditionnel lui aussi. Cependant, la Corée dépeinte par IM Kwon-Taek est celle des années 40, en pleine colonisation japonaise, et le pansori qu'il met en scène est un art relativement récent puisqu'il apparaît au cours du XVIIIe siècle et subit les outrages de la musique occidentale dans les années 50, ce qui le conduit presque à disparaître. Ce n'est donc pas par son ancienneté que le pansori est considéré comme traditionnel mais plutôt par son lien avec les valeurs coréennes.

Sopyonje est un beau film, durant lequel on se laisse flotter le long du fleuve du pansori , chant arythmique, dynamique comme la vie, profond, et violent comme la douleur qu'il exprime. Cependant, ce film ne montre pas uniquement le pansori . Il ne s'agit pas seulement de montrer la culture coréenne mais aussi de parler d'art et notamment de la relation de l'artiste à son art.

Le personnage de Yu-Bong semble représenter l'artiste maudit, reconnu par la caste des artistes (les autres chanteurs de pansori et le peintre) mais sans succès public. D'ailleurs, Yu-Bong ne cherche pas le succès, il n'a pas beaucoup de respect pour ses confrères qui sont des « officiels » du pansori et se considère meilleur qu'eux. En fait, et c'est dans ce sens qu'il incarne la figure de l'artiste, il se voue entièrement à son art, et le seul fait d'en améliorer sa pratique semble compter pour lui. Cependant, n'étant pas un artiste de cour, Yu-Bong est obligé de vivre de son art, c'est-à-dire de le vendre (au marché, auprès des nobles, etc) et cela n'est pas sans blesser son amour-propre ; et son ardeur à défendre son intégrité artistique lui vaudra de subsister bien plus difficilement.

Ceci est très important car la douleur sera un point central de l'enseignement qu'il dispensera à song-hwa. Le pansori exprime la douleur et nécessite donc que le chanteur vive celle-ci, l'accepte et la fasse ressortir pour améliorer son pansori , quitte à vivre dépouillé de tout.

Le déroulement du film va aussi dans ce sens. Il commence par l'apprentissage des élèves, un apprentissage certes dur mais tout de même ludique, teinté d'insouciance enfantine. Puis, lors de la scène dans laquelle Song-Hwa sert à boire aux jeunes riches, s'opère un changement qui va rendre leur périple plus dur puisque Yu-Bong pâtira alors d'une plus mauvaise réputation, et qu'ils devront écumer les marchés pour gagner de quoi manger. Cependant, ce tournant est une occasion de se recentrer sur leur art. A alors lieu la scène la plus harmonieuse du film, lorsque le maître et ses élèves entonnent le chant mis en scène au début de leur apprentissage. La scène qui suit les confronte déjà à une nouvelle difficulté qui nous renvoie à la réalité historique : l'apparition des musiques d'origine occidentale, qui vont obtenir la faveur des masses populaires et contribuer à la chute du pansori . Ces deux scènes mettent bien en valeur le rapport de l'artiste au monde extérieur qui peut parfois lui valoir d'être vu comme un original : il est d'un côté en harmonie avec son monde intérieur voire dans le cas de la première scène avec le monde rural (la scène se passe dans un champ) et de l'autre en confrontation avec le monde extérieur, celui des humains, de la ville moderne en l'occurrence. On peut voir ici un questionnement de l'évolution de la société coréenne dans le sens où dans ce film, le chant traditionnel du pansori est souvent associé à des décors naturels (le peuple coréen se sent comme un peuple proche de la nature) et les scènes associées à la ville mettent les personnages en difficulté (par exemple la scène de la fanfare qui représente l'occidentalisation de la Corée). On peut également noter que Dong-Ho, devenu homme de la ville après avoir fuit son père et sa sœur est un peu le symbole des coréens modernes, tentant de renouer avec son passé, ses racines. C'est du moins comme cela qu'a été accueilli le film en Corée, puisqu'il a été acclamé pour avoir fait revivre une partie de la culture coréenne dans le contexte d'une Corée en pleine modernisation.

Commence ensuite leur période la plus pauvre, qui finira d'écarter le jeune Dong-Ho de son maître puisqu'il décide de fuir son extrême sévérité et de se débrouiller par lui-même. Song-Hwa tombe alors dans un mutisme que rien ne semble pouvoir briser. Se produit alors un acte cruel qui incarne la dérive du perfectionnisme de l'artiste : face au laisser-aller de Song-Hwa, Yu-Bong décide de la rendre aveugle, afin qu'elle approche la perfection du chant par le biais de la douleur. Le fait de rendre Song-Hwa aveugle lui permet de se recentrer sur elle-même et de pouvoir ainsi sortir de son mutisme.

La quête de l'art est ainsi un long périple durant lequel l'artiste doit refuser tout confort et puiser dans sa douleur pour se rapprocher de la perfection. Song-Hwa le confirmera d'ailleurs lorsqu'à la fin du film, après avoir résidé plusieurs années dans une petite auberge, elle décide de repartir en disant «  cela a été trop long et trop confortable pour moi. Il est temps de partir  ». Autre citation qui achèvera de nous amener dans ce sens, celle du réalisateur lui-même : «  l'art est un combat vers l'achèvement qui n'aura pas de fin.»  Pourtant, la scène finale qui marque les retrouvailles de Song-Hwa et de Dong-Ho a un goût d'achèvement puisqu'il dure toute une nuit et scelle en quelque sorte la longue séparation qui a eu lieu : « nous avons apaisé notre peine avec mon pansori et son tambour.»

Un point qui mériterait d'être soulevé est le fait qu'IM Kwon-Taek a réalisé près de 50 films avant de réaliser des films « artistiques ». Il a commencé sa carrière cinématographique pour gagner sa vie et nourrir sa famille. Il remet en cause son activité dans le milieu des années 70 et décide de faire des films plus réfléchis, plus réalistes. Le thème de l'artiste de La Chanteuse de Pansori est donc un thème qui lui tient particulièrement à cœur, et c'est sa vision de l'art que l'on retrouve en Yu-Bong. Il continuera d'ailleurs sa réflexion sur ce thème dans Ivre de Femmes et de Peinture .

Le cheminement de ces héros est par ailleurs une métaphore de l'évolution de la société coréenne. En effet, la souffrance est ressentie comme inscrite dans l'histoire coréenne avec 40 ans de colonisation japonaise et un statut d'Etat sous-développé (un des plus pauvres) au sortir de la guerre de 1939-1945. Les Coréens sont un peuple très fier, notamment grâce à la remontée économique parmi les premiers acteurs mondiaux. Le personnage de Yu-Bong, fier, talentueux et exigeant envers lui-même, fait écho à cette fierté coréenne en traversant, comme l'ont fait tant de ses compatriotes, une vie difficile, la tête haute.


 

 

 

 

 

 

IM Kwon-Taek ( 02 mai 1936 )

Filmographie
IM Kwon-Taek est l'auteur de 99 films dont :
1956 : Adieu fleuve Duman, son premier film 
1973 : Mauvaises herbes 
1973 : Le Témoignage 
1978 : L'Arbre généalogique 
1979 : Kipparomneun gisu 
1980 : Tchakk'o 
1981 : Mandala 
1982 : Le Village des brumes 
1982 : Oyomdoen Jashik-dul 
1982 : Le Village dans la brume 
1983 : Pul-ui Tal 
1985 : Gilsottum 
1986 : Le Ticket 
1986 : Mère porteuse 
1986 : Sibaji 
1987 : Chronique du roi Yonsan 
1989 : Viens, viens, viens plus haut ( Aje Aje Bara Aje
1992 : Kae Byok
1993 : La Chanteuse de pansori 
1995 : Les monts Taebaek 
1996 : Ch'ukje 
2000 : Le Chant de la fidèle Chunhyang 
2001 : Ivre de femmes et de peinture
2003 : La Pègre

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