JSA (Joint Security Area) 2000, 2h09
De PARK Chan-Wook

Synopsis
En pleine nuit, dans un poste de garde Nord-Coréen situé dans la zone de sécurité séparant les deux Corée, éclate une fusillade. Deux soldats sont retrouvés morts mais les circonstances du drame restent mystérieuses. Le sergent Sophie E. Jean est chargée de mener l'enquête sur ces meurtres qui impliquent Coréens du Nord et du Sud, tout en évitant un incident diplomatique. Alors que les contradictions entre les différents témoignages annoncent une enquête longue et difficile, les relations entre les deux camps se dégradent et font craindre l'explosion d'un conflit

Quelques clefs d'analyse
La guerre de Corée et la division du pays qui a suivi sont des points de l'histoire profondément ancrés dans le cœur et l'esprit des Coréens, mais ils demeurent sensibles et tabous actuellement.

Il semble que le cinéma coréen, particulièrement dynamique ces dernières années, s'intéresse de plus en plus à ce thème. Le traitement fictionnel de cet épisode douloureux de l'histoire de la péninsule semble lancer le débat et la réflexion chez la jeune génération coréenne.

L'exemple du film à succès et multi primé JSA de Park Chan-Wook – par ailleurs réalisateur de «  Sympathy for Mr Vengeance  » et d' «  Old Boy  » qui a reçu le prix spécial du jury au dernier festival de Cannes – confirme le besoin du public international mais surtout coréen d'éclaircir ce chapitre de l'histoire dont la fin reste encore à écrire.

Le film a le mérite de s'inscrire sur plusieurs registres : il est tour à tour documentaire, thriller politique, comédie et drame. L'aspect documentaire réside dans la description réaliste de la situation délicate à Panmunjom , ou les deux idéologies s'affrontent. C'est aussi un thriller qui repose sur une enquête menée par un agent des Nations Unies, Sophie Jean. Celle-ci doit élucider les circonstances d'une fusillade qui a éclaté dans le poste de garde nord-coréen à la frontière du pont de « non retour ». JSA relève aussi de la comédie car il est ponctué de quelques moments savoureux de jeux, de situations cocasses et de répliques comiques qui donnent l'espoir d'une réunification possible. Mais cette bonne entente installée entre les frères ennemis va se terminer de manière dramatique en offrant un brusque retour à la dure réalité.

L'opposition du nord et du sud est suggérée par la structure même du film qui se découpe en flash-back symétriques, en jeu de parallélisme et de mouvements binaires. Le personnage de Sophie Jean incarnant la neutralité est le fil conducteur du public dans l'intrigue et impose le rythme puisque l'enquête avance avec les flash-back. JSA repose sur deux systèmes narratifs superposés : le premier suit le parcours du Major Sophie E. Lang Jean (Yeong-Ae Lee) dans son enquête méthodique visant à vérifier les alibis respectifs de Lee Soo-Hyeok, de son ami Ho Kyong-Pil et de leurs homologues nord-coréens. Le second repose sur une succession de flash-back émanant des souvenirs partiels des deux sergents sud-coréens qui, juxtaposés, nous racontent les causes complexes et psychologiques ayant conduit au massacre. Toujours dans un souci du détail, celui qui inscrira chaque aspect de l'histoire dans le réel, Park Chan-Wook assaisonne son film de scènes témoignant de cette réalité historique : la casquette d'une touriste qui s'envole et franchit la ligne, l'embarras du soldat américain, l'étude des habitudes d'un soldat rechargeant son arme, une scène d'autopsie d'un réalisme rare, la rencontre de deux patrouilles ennemies sur une plaine enneigée où la ligne n'est plus visible etc. JSA abonde de ces idées simples mais imparables, confirmant ainsi la grande cohérence du film.

Dans un premier temps, Sophie Jean va prendre, dès son arrivée à Panmunjom , connaissance du dossier et sera d'abord confrontée au mutisme des soldats des deux camps dont les versions contradictoires sont décrites par deux flash-back. A mesure que l'agent des Nations Unies confronte les éléments d'enquête, elle semble mettre le doigt sur le contexte inavouable du drame qui nous est présenté par un nouveau flash-back. L'histoire révèle et décrit comment des soldats nord et sud-coréens se lient d'amitié ; celle-ci a pour point de départ une rencontre malencontreuse entre un soldat sud-coréen égaré sur la zone démilitarisée, le pied sur une mine, et deux soldats nord-coréens accompagnés d'un chien. Alors que la situation aurait pu rapidement tourner au drame, les facteurs « mine » et « chien », et quelques répliques cocasses ont permis de désamorcer la situation. Cette rencontre va susciter à la fois la curiosité pour le camp adverse et le désir de chacun de découvrir ou redécouvrir ses voisins. De quelques lettres d'abord échangées, des risques sont ensuite pris en traversant le pont de « non-retour » et le contact s'effectue concrètement dans le poste de garde nord-coréen.

Les contacts s'intensifiant, il se crée une réelle complicité entre les frères ennemis qui partagent une même culture sous leurs carapaces idéologiques. Les quatre soldats ont des personnalités bien marquées, quatre stéréotypes faisant évoluer audacieusement et tenacement les rapports tendus entre les deux entités politico-géographiques d'un seul et même pays. Le baroudeur, le comique, le peureux et le téméraire forment le socle de la narration. On remarque facilement que le réalisateur met l'accent sur l'importance capitale du jeu dans ce processus de rapprochement humain. Les protagonistes vivent leurs plus grands moments de complicité lors de jeux qui leur font oublier tout ce qui veut les opposer. Au delà de la détente elle-même, le jeu fait figure à la fois de catalyseur de l'amitié et d'inhibiteur du conflit idéologique. Alors que ce lien nouveau mais fragile créé entre les deux camps semble illustrer l'espoir d'une possible réunification, le réalisateur présente toutefois cet équilibre fragile comme une dichotomie opposant amitié et guerre qui fait de ces ennemis des amis.

Tous les autres personnages ne servent qu'à faire se rencontrer ou se séparer les quatre soldats. C'est ce qui arrive de manière effective lorsque le jour des adieux, un supérieur nord-coréen – à noter comme élément perturbant le système en équilibre fragile – fait irruption dans le poste de garde… En quelques secondes toutes les certitudes s'effondrent et le doute s'installe, la tension monte puis la fusillade éclate.

En conclusion, on peut bel et bien dire que le réalisateur réussit admirablement le pari de dépasser les idéologies en s'abstenant de juger. Il renvoie dos à dos les deux camps en se moquant de leurs peurs de l'inconnu issues d'une propagande bilatérale : les sud-coréens "anti-cocos" puis les communistes embourbés dans leur propre spirale propagandiste. Les deux camps condamnent ainsi les protagonistes au mensonge, au meurtre. Fort d'une prouesse cinématographique, Park Chan-Wook a fait judicieusement les choix nécessaires tant au niveau des scènes que du scénario pour sensibiliser le public au problème de la Corée. Enfin, par la récurrence de moments ludiques et comiques dans le film, le réalisateur ne placerait-il pas entre les mains de la jeune génération coréenne tout l'espoir d'une réunification ?

Par Benoît Guillamet et Marie Boulay


 

 

 

 

 

 

Park Chan-Wook (23 aout 1963)
Filmographie

2005 Sympathy for Lady Vengeance réalisateur et scénariste

2004 Three... Extremes réalisateur et scénariste

2003 Oldboy réalisateur et scénariste

2003 If You Were Me réalisateur et scénariste

2002 A Bizarre Love Triangle scénariste

2002 Sympathy for Mr. Vengeance

2001 The Humanist scénariste

2000 Joint Security Area réalisateur et scénariste

2000 Anarchists scénariste

1999 Judgement réalisateur et scénariste

1997 Saminjo réalisateur et scénariste

1992 Moon is the Sun's Dream réalisateur et scénariste